Avec 2,7 millions d’abonnés, la chaîne YouTube Nota Bene compte aujourd’hui parmi les références francophones de la vulgarisation historique en ligne. Depuis sa création en 2014, elle propose des formats ambitieux sur des sujets aussi divers que la guerre d’Indochine, le boulangisme, ou encore la civilisation aztèque. Son créateur Benjamin Brillaud a accepté de revenir sur ses méthodes de travail, ses choix éditoriaux et sa conception de la médiation historique.
Une vocation construite, non innée
Le parcours de Benjamin Brillaud n’est pas celui d’un historien qui aurait trouvé dans le numérique un nouveau support d’expression. Son rapport à l’histoire est, à l’origine, plutôt celui d’un amateur: une curiosité stimulée par les jeux vidéo de stratégie et le cinéma, quelques mois passés en faculté d’histoire avant une reconversion dans l’image et la production audiovisuelle. C’est en 2014, à la suite d’une perte d’emploi, qu’il lance Nota Bene, moins par vocation intellectuelle que par désir de mener un projet personnel. « L’histoire, c’était un truc qui m’intéressait, confie cet habitant de la Touraine, mais ce n’était pas une passion dévorante. »
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est la manière dont la pratique a construit la passion, plutôt que l’inverse. Douze ans de production régulière ont aiguisé une lecture de plus en plus rigoureuse de la discipline historique, au point que c’est aujourd’hui la complexité même de l’histoire, « cette pluralité, cette diversité à travers les périodes, les sujets, les espaces géographiques, les angles, les interprétations » qui constitue le moteur principal de son travail. Benjamin Brillaud évoque avec franchise la frustration qui en découle : celle de ne jamais parvenir à couvrir qu’une infime partie de ce qui mériterait d’être traité.
Le choix des sujets : une logique éditoriale composite
La sélection des sujets obéit à une logique plurielle. Les anniversaires et commémorations jouent un rôle, à l’image d’un épisode sur Tchernobyl programmé récemment. Les demandes de la communauté sont également prises en compte, sans toutefois constituer le critère déterminant. Benjamin Brillaud assume en plaisantant une part d’égoïsme éditorial : « je fais ce qui me plaît. Si je ne faisais que ce que demande le public, je ferais ce que fait la télévision : je traiterais des sujets déjà traités dix mille fois. »
Mais la source la plus originale de sa programmation réside peut-être dans ses collaborations avec des chercheurs et des spécialistes. Historiens, archéologues, experts de domaines variés suggèrent des angles, proposent des sujets, transmettent leur enthousiasme. Cette porosité avec le monde académique est devenue le pilier de sa démarche éditoriale. « Placer le chercheur au cœur du processus », selon ses termes, permet d’aborder des sujets déjà largement documentés sous un prisme renouvelé, souvent qualifié de niche, mais qui se révèle particulièrement éclairant sur l’ensemble d’une problématique. L’agenda éditorial qui en résulte est d’une densité remarquable : la programmation est calée jusqu’à la fin de l’année en cours, et plus d’une centaine de scripts rédigés attendent d’être planifiés, représentant deux à trois ans de production d’avance.
La méthode : délégation, collaboration et validation
La question de la recherche est peut-être celle qui distingue le plus clairement ce modèle de celui du vidéaste solitaire. Depuis plusieurs années, Benjamin Brillaud ne rédige plus lui-même la majorité de ses scripts : il les commande à des auteurs extérieurs (entre vingt-cinq et quarante par an) dont certains sont des spécialistes reconnus du domaine traité. La structure compte aujourd’hui dix personnes à temps plein, auxquelles s’ajoutent cinq à six freelances réguliers.
Le processus de fabrication d’un épisode suit un protocole structuré. L’auteur sollicité dispose d’une certaine liberté de calendrier : certains experts livrent un texte en quelques jours ; d’autres, engagés dans un véritable travail d’enquête, prennent plusieurs mois. Le script est ensuite relu et adapté par Benjamin Brillaud lui-même, qui le reformule dans son propre registre de langue, complète les éventuelles ellipses susceptibles de perdre le spectateur non spécialisé, puis soumet cette version retravaillée à l’auteur pour validation.
Pour les sujets jugés sensibles telles les guerres coloniales ou les débats historiographiques non résolus, une relecture supplémentaire par des experts extérieurs est systématiquement prévue. L’épisode en quatre parties sur la guerre d’Indochine illustre cette démarche : chaque vidéo a été rédigée par un historien spécialiste du sujet, puis relue par d’autres experts, dont certains ont introduit des nuances ou signalé des désaccords. Ces divergences sont alors soit arbitrées dans le script, soit explicitées à l’intention du spectateur dans la vidéo ou le podcast produit.
La pluralité des angles comme positionnement intellectuel
Le projet de Nota Bene revendique aussi une dimension politique, qui tient à sa conception de l’histoire elle-même. Benjamin Brillaud défend une position claire : « l’histoire n’est pas neutre, elle est profondément politique par nature », et prétendre s’émanciper de cette dimension relève de l’illusion. « Notre volonté est de mettre la méthode de l’historien au centre de la vulgarisation », explique-t-il, ce qui consiste à exposer systématiquement les conditions de production du savoir historique. Qui a écrit tel ouvrage, pour quelle institution, dans quel contexte, avec quels intérêts potentiels ? De quelle manière un même événement a-t-il été interprété différemment selon les époques ? En rendant visible la construction de l’histoire, il s’agit de former un spectateur capable d’esprit critique, « un citoyen un peu plus éclairé, à même d’anticiper les pièges que lui tendent des discours intéressés ».
Cette ambition se traduit concrètement par un refus du roman national comme seul horizon du récit historique. Si la chaîne traite abondamment de l’histoire française et européenne, elle s’attache à déconstruire certains des grands récits autant qu’à élargir la géographie de ses sujets. Un épisode à venir sur la charte du Mandé, un texte présenté comme l’une des premières chartes des droits de l’homme, émanant de l’actuelle Guinée et du Mali, illustre cette démarche : il s’agit non pas de nier la légitimité des revendications postcoloniales, mais d’examiner avec le même regard critique la construction et l’instrumentalisation de ce texte, comme on le ferait pour n’importe quel récit national occidental.
La liberté dont dispose Benjamin Brillaud pour conduire cette ligne éditoriale est, selon lui, directement liée au modèle économique de YouTube, par contraste avec les logiques de l’audiovisuel public ou des grandes chaînes de télévision (avec lesquelles il collabore toutefois régulièrement). Les contraintes d’audience et surtout les coûts importants liés au modèle conduisent souvent à privilégier des sujets à fort potentiel d’audience au détriment de thématiques plus originales. Sur YouTube, même si les impératifs économiques sont toujours présents, il reste possible de consacrer un épisode à un sujet peu porteur commercialement, sans sponsor, sans garantie d’audience à même de générer des revenus publicitaires suffisants, dès lors que la chaîne dispose par ailleurs de revenus suffisants. C’est dans cet espace de liberté que se joue, selon lui, l’essentiel de sa démarche de médiation.
Cette conversation riche révèle une pratique de la vulgarisation historique qui, sans relever du monde académique au sens institutionnel du terme, en intègre néanmoins certaines des exigences fondamentales : vérification des sources, validation par des experts, explicitation des débats historiographiques, et surtout réflexivité sur la nature même du discours historique. Ce que Nota Bene propose, c’est non seulement une histoire populaire mais aussi une initiation rigoureuse à la manière dont l’histoire se fait, se défait et se refait. Ce qui constitue peut-être, à l’heure de la prolifération des récits du passé sur les plateformes numériques, sa contribution la plus durable.
DAHL Raphael
Master 1 – parcours mondes antiques et médiévaux.
Directeur de recherche : COLLARD Franck
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
imardikian (16 mai 2026). Raphael DAHL. Vulgariser l’histoire sur YouTube : entre liberté éditoriale et rigueur scientifique – Entretien avec Benjamin Brillaud, le créateur de la chaîne Nota Bene. Master Histoire de Nanterre. Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1682y