L’article de Alf Lüdtke, « Ouvriers, Eigensinn et politique dans l’Allemagne du XXᵉ siècle » est publié en 1996 dans la revue actes de la recherche en sciences sociales, fondée en 1975 par le sociologue Pierre Bourdieu et des chercheurs du Centre de sociologie européenne. Cette revue de portée internationale traite de sujets de recherche en histoire contemporaine mais aussi de disciplines voisines comme la sociologie, l’anthropologie, l’économie, l’histoire sociale, la science politique, etc. La revue respecte une logique thématique dans ses publications et permet aux différents chercheurs de dialoguer à l’échelle internationale sur des phénomènes sociaux dans des contextes de domination. Le travail de Alf Lüdtke se trouve au sein du numéro 113, paru en juin 1996, dont la thématique porte sur « La famille dans tous ses états ».
Pour en revenir à notre auteur, Alf Lüdtke est un historien contemporanéiste allemand spécialiste du long XXᵉ siècle et de l’histoire du quotidien (l’Alltagsgeschichte). Né en Allemagne à Dresde en 1943 et mort en 2019 à Göttingen. Ses recherches portent principalement sur la domination et le monde ouvrier. Il fait sa thèse sur la police prussienne dans la première moitié du XIXᵉ qu’il soutient en 1980. Mais très rapidement, Alf Lüdtke se détache de l’approche structurale de l’histoire sociale allemande en allant chercher des clés de compréhension et d’analyse chez d’autres sciences sociales telles que la sociologie et l’anthropologie. Cette approche historico-anthropologique de l’histoire l’amène à participer en 1983 aux Ateliers de l’histoire1 et à créer en 1993 une revue dédiée au développement de ce nouveau courant.
Dans cet article, Alf Lüdtke étudie les ouvriers allemands au XXe siècle et propose de travailler sur leurs pratiques quotidiennes de désengagement conflictuel – Eigensinn – par une approche non binaire de leurs attitudes et actions vis-à-vis de la politique dans l’Allemagne du XXe siècle. Cette publication cherche à montrer que les pratiques ouvrières ne peuvent être réduites à une opposition entre résistance et soumission, mais relèvent d’une forme d’autonomie quotidienne que Lüdtke conceptualise comme Eigensinn. Les recherches de l’auteur sur le sujet suivent le contexte politique allemand révolutionnaire des années 70. La classe ouvrière industrielle allemande a réussi à se maintenir sous plusieurs régimes politiques en résistant ou en se « laissant faire » comme avec le parti nazi. C’est du moins l’image binaire de positionnement politique ouvrier que les défenseurs de l’histoire comme science sociale mettent en avant depuis le milieu du XXe siècle et que notre auteur cherche ici à nuancer. Chef de file, avec Hans Medick, d’un nouveau courant historiographique nommé l’Alltagsgeschichte – l’histoire du quotidien – qui naît dans les années 70 par opposition donc à l’approche par les structures de la Strukturgeschichte qui domine l’histoire sociale allemande. La spécificité de cette histoire du quotidien allemande vient de la volonté d’étudier cette société soumise à la domination et aux formes de pouvoir autrement que par le haut, c’est-à-dire en sortant de la seule vision des dominants et de l’administration liée au pouvoir en place.
Ainsi cette nouvelle manière d’étudier l’histoire sociale des ouvriers allemands implique de sortir des études quantitatives qui ne permettent qu’une compréhension d’un groupe social, telle une masse indistincte, grâce à la compréhension de leurs mentalités et habitudes. Cette nouvelle démarche permet d’avoir une compréhension individuelle plus objective de l’ouvrier s’il est pris au hasard et ainsi faire l’histoire de ceux qui y étaient mais qui n’ont pu faire connaître leurs noms et entendre leurs voix. L’auteur interroge ici la réalité des attitudes et des processus mentaux et comportementaux de la main-d’œuvre industrielle et, par-là, celle de leurs rapports avec la politique et à la domination comme pratique sociale dans l’Allemagne du XXe siècle en restituant aux ouvriers leur Eigensinn.
Pour ce faire, il mobilise des sources diverses composées en grande partie de ses précédentes recherches sur le sujet, telles que l’analyse des salaires ouvriers. Il a également recours aux témoignages écrits et oraux des travailleurs. Aux sources orales s’ajoutent des sources iconographiques comme des affiches, des photographies. Sa démonstration utilise des types de sources plus proches des acteurs, ce qui fait rentrer sa démarche dans une approche micro analytique d’une histoire par le bas (The history from below). Sa démarche historico-anthropologique à laquelle il applique un regard et des techniques d’analyse empruntés à l’ethnologie et l’anthropologie sociale permet de voir sous un autre prisme les représentations pratiques et les mentalités quotidiennes conscientes ou inconscientes de cette classe prolétaire ouvrière soumise à la domination du régime nazi. Pour ce qui est de la bibliographie utilisée, Alf Lüdtke s’appuie sur des ouvrages traitant par exemple des pratiques sociales entre ouvriers (P. Göhre)2 ou du genre dans l’industrie (Kathleen Canning)3.
Malgré les contraintes, comme la longue durée du risque et l’imprévisibilité, auxquelles sont soumis les ouvriers dans leur travail, le champ de force à entrées multiples de l’ouvrier (dont Lüdtke reprend l’idée chez Thompson) reste inchangé durant le XXᵉ siècle. Pour survivre aux dangers de l’atelier et à un système de contrôle assez lâche, se développent des formes de réponses émanant des ouvriers qui ne peuvent être définies seulement comme de la soumission ou de la résistance. Notre auteur nous montre la façon dont les ouvriers réussissent, dans ce contexte de domination nazie, à s’approprier l’espace et le temps de l’usine et à y développer un style de langage muet et de relations entre eux tel que le chahut. A. Lüdtke s’attache à analyser les symboles du travail à travers des images et représentations du travailleur, du travail en usine, de la qualité du travail à l’allemande, issue de la coopération et de l’expérience des ouvriers et liée au contexte de production de masse et de construction du pays. À l’image du travail certifié qualité allemande se rattache l’ouvrier. Cette idéologie nationale se retrouve dans la mentalité des ouvriers allemands mais aussi au sein de toutes les classes sociales. Mais malgré ces représentations induites, cet article montre que l’ouvrier a sa propre marge d’autonomie dans l’atelier et reste un acteur autonome ayant sa volonté et sa mentalité propres désireux d’effectuer un travail de qualité. Alf Lüdtke nous montre qu’il est donc impossible de comprendre les pratiques des ouvriers seulement par une lecture binaire de ses (ré)actions, entre se soumettre totalement ou résister ouvertement.
C’est donc à travers la question de l’Eigensinn et avec une analyse plus oblique des relations sociales ouvrières dans l’industrie que l’auteur se propose de montrer la réalité quotidienne des ouvriers. L’article se découpe en quatre parties. La première porte sur l’état du cadre de travail de l’ouvrier, c’est à dire sur les procédures du travail, la présence de l’imprévisible et la « rationalisation ». Une seconde partie, fondée sur ses précédents travaux, traite de la coopération dans l’atelier et l’Eigensinn. Alf Lüdtke se penche ensuite sur les symboles du travail et du « travail de qualité à l’allemande ». Il termine sa recherche par une partie sur ce que l’Eigensinn montre de l’intérêt et de l’affirmation politique réels des ouvriers. L’argumentation de Lüdtke est de dire que, dans le cadre spatio-temporel de l’usine qu’il s’est individuellement et collectivement approprié, l’ouvrier est un acteur autonome. Il est conscient et fier de la qualité du travail qu’il exécute tout en cherchant à survivre à l’imprévisible pression du travail. Il n’a pas simplement subi ou résisté à la politique et il était même plutôt sceptique et détaché d’une ligne de conduite politique ou syndicale dans le cadre du travail. Pour Lüdtke, les aspirations des ouvriers sont plutôt tournées vers une autonomie et des exigences individuelles ambivalentes et ne s’intéressent à la politique que dans la perspective de survivre au travail en usine en étant autre chose qu’un agent, dans le but d’échapper au chômage et de pouvoir participer à une coopération d’expérience. L’exemple de la promotion des « ouvriers de souche » sous le régime nazi montre bien que l’ouvrier ne se calque pas sur une ligne de conduite politique mais suit davantage des intérêts personnels de sûreté du travail et de « reconnaissance » et donc tant qu’il satisfait ses intérêts personnels, il ne voit pas de raisons à entamer une révolte ouverte qui suivrait un effet de masse dont il est lui-même dans le fond détaché.
Pour vous partager mon analyse personnelle de cet article d’Alf Lüdtke, au-delà du fond, la forme de l’article n’a pas une structure commune et il est difficile à déconstruire car l’auteur privilégie une approche synthétique plutôt qu’une démonstration linéaire. Il ne paraît pas vouloir expressément démontrer quelque chose mais faire une synthèse de l’état des recherches et réflexions sur le sujet dont il est une figure de proue. Je pense que l’article devrait être lu en allemand et non via une traduction car les phrases paraissent parfois assez étranges, avec beaucoup de termes polysémiques qui peuvent, à certains moments, rendre la lecture très abstraite. Le mot Eigensinn en est la preuve, l’interprète le traduit par « n’en faire qu’à sa tête » mais il connaît d’autres traductions comme l’ « agentivité ». Malgré tout, quand on regarde au-delà de la forme, l’article d’Alf Lüdtke se pose comme une présentation synthétique de ses recherches donnant au concept d’Eigensinn une portée internationale afin de nourrir les autres courants et les inspirer, et inciter à la discussion interdisciplinaire. En effet le concept d’Eigensinn, aujourd’hui passé dans le langage courant du monde scientifique des historiens et sociologues, tant qu’il rentre dans le cadre de l’analyse sociale d’individus quels qu’ils soient, est applicable à d’autres catégories sociales que la classe ouvrière. Lüdtke a encouragé un grand nombre de chercheurs tels que Nicolas Renahy, Jay Rowell, Marie-Laure Geoffray, ou encore Elissa Mailänder et Alexandra Oeser, à appliquer ce concept, qui n’est pas fixe, à d’autres champs d’études et à d’autres pays. Quel étudiant en histoire n’a jamais entendu le mot « agentivité » dans son parcours universitaire pour parler de cette marge de manœuvre que possède chaque individu soumis à des formes de dominations. À titre d’exemple, les femmes dans l’histoire ont longtemps été décrites comme des personnes n’ayant pas de marge de manœuvre ou de capacité de résistance, alors que les nouvelles recherches s’inscrivant dans les terrains d’études du genre et de la femme nous montrent de plus en plus cette capacité à de résistance jusqu’ici sous évaluée.
Ambre Jossinet
M2 Histoire et sciences sociales du politique
Sous la direction de Xavier Vigna
1 Canning Kathleen, « Gender and the Politics of Class Formation: Rethinking German Labor History», American Historical Review, 97, 1992, p. 744.
2 Göhre Paul, Drei Monate Fabrikarbeiter und Handwerkbursche, Leipzig, 1891.
3 Crées en 1983, les Ateliers de l’histoire, au-delà de rassembler des historiens de l’histoire du quotidien, consistent notamment à chercher à lier micro- et macro-histoire et à écrire une histoire qui va de bas en haut.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RK Ortega-Trinh (23 mai 2026). Ambre Jossinet. « Ouvriers, Eigensinn et politique dans l’Allemagne du XXᵉ siècle » d’Alf Lüdtke. Master Histoire de Nanterre. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169lk