Kerrien Belliot. Bilan de la journée de l’ESNA 2026

Chaque année, l’ESNA – Empires, sociétés, nations. Amérique, Méditerranée occidentale XVe– XIXe siècles – organise une journée d’audition et d’études. Les mastérants comme les doctorants sont invités à rendre compte de leurs avancées et de leurs découvertes. 

Ils ont face à eux un public composé d’étudiants et de chercheurs, et qui peut s’inspirer de ces recherches, ou à l’inverse prodiguer des conseils. L’influence est donc mutuelle. L’édition de 2026 s’est déroulée le 25 mars. Elle a été organisée par deux étudiants de M2 : Inès Mardikian et Nathan Isard, que nous tenons tous à remercier pour leur dévouement et leur gentillesse dans cet exercice.

Le premier exposé vient de Mirina Hamil (M1, sous la direction de Mme Maldavsky) : « Les chrétiens japonais à Manille au XVIIe siècle ».

Peu de temps après l’arrivée des Européens au Japon (1542), l’évangélisation du pays débute. Si le premier chef d’État rencontré est plutôt favorable à l’implantation de cette religion, ses successeurs décident finalement de l’interdire. Les chrétiens japonais doivent donc quitter le pays dans des bateaux, dont un arrive à Manille, aux Philippines espagnoles.

La communauté est placée à la périphérie de cette ville multiculturelle, où résident également des commerçants japonais et chinois, et où un collège est construit pour eux. À partir de 1630, la communauté décline, et se métisse. Si les sources les désignent initialement selon leurs origines précises, les Japonais et les Chinois sont finalement réunis, au fur et à mesure du déclin de la communauté, dans cette même catégorie de « chinos ».

C’est ensuite à Amandine Curie-Seimbre (M1, sous la direction de Mme Maldavsky) de présenter son sujet sur « Les animaux des Incas et leurs domestications ».

En effet, les différents animaux occupent des fonctions très diverses dans les Andes à cette époque, sur les plans économique, religieux, comme affectif. Les Lamas sont ainsi inclus dans des rites et des sacrifices. En plus de cela, ce sont également des bêtes de charge, qui transportent les minerais. Certains sont également consommés, comme l’alpaga et le cochon d’inde (même si les sources en parlent peu). D’autres animaux sont véritablement inclus dans la famille, et élevés dans la maison avec les enfants.

Il semble enfin que suivant le rôle de l’individu, les animaux ne doivent pas le servir de la même façon. Par exemple, certains types de laine sont réservés au souverain, quand d’autres sont réservés à la religion.

Vient le tour d’Yves Burger (M2, sous la direction d’Arnaud Exbalin), qui présente les « Indios Conquistadores » (les autochtones qui ont aidé l’Espagne à prendre le contrôle de la Mésoamérique).

En effet, si dans l’historiographie classique, les conquistadors sont avant tout un petit nombre d’Espagnols qui ont réussi à prendre le contrôle de grands empires, la vérité est que 95 % des troupes sont des « Indiens » lors des dernières batailles face aux « Aztèques ».

Il étudie plus précisément le rôle des Tlaxcaltèques, principaux alliés des Espagnols dans le Mexique actuel. Ils souhaitaient alors obtenir une place importante dans ce nouvel empire, place qu’ils ont obtenue pendant un certain temps. Dans le lienzo de Tlaxcala, les Tlaxcaltèques racontent à travers leurs dessins une histoire différente des Espagnols. Ils se représentent comme seul peuple aidant ces Européens (ce qui gomme l’action, par exemple, des Totonac et des Otomis).

D’autre part, des événements déterminants ne sont pas représentés, puisqu’ils mettent à mal cette version. Par exemple, les cinq jours de bataille entre eux et les Espagnols lors de leurs premières rencontres. Seule l’alliance finale (représentée, donc, comme immédiate) est mise sur le papier.

Le sujet suivant vient de Lucas Marin (doctorant dirigé par Arnaud Exbalin et François Regourd) : « Un archipel terraqué. Acteurs, ressources et gouvernements littoraux et maritimes dans les sociétés esclavagistes antillaises (1660-1790) ».

« Terraqué » est alors une notion qui théorise ce rapport entre terre et mer : l’influence mutuelle qu’exercent ces deux zones, à différentes échelles. Elle invite à rejeter le terra-centrisme. Lucas Marin les applique alors sur la Martinique, la Guadeloupe, la Grenade (soumises à différentes influences à cette époque) et Tobago.

Dans ce contexte archipélagique, de nombreux trajets ne peuvent être faits qu’en canot, et les autres îles sont suffisamment proches pour être visibles à l’œil nu. En conséquence, la fuite des esclaves se déroule bien souvent à travers l’eau, en passant par le vol de canots et la fuite vers une autre île. Ce milieu terraqué n’impacte pas que les esclaves. En effet, le manque d’effectif amène une certaine acceptation des désertions de la Marine vers le cabotage antillais, par exemple.

Cette matinée est clôturée par Lise Bernard-Leterme (doctorante, sous la direction de Giorgio Riello et Aliocha Maldavsky) : « Les textiles andins au cœur de la mondialisation ibérique : dynamique coloniales des transferts et hybridation techniques XVIe-XVIIIe ».

En effet, avec la colonisation espagnole des Andes, deux grandes transformations sur le textile ont lieu : la création d’ateliers textiles (objares), où les Indiens sont contraints de travailler, selon une chaîne de travail médiéval ; et une hybridation des techniques, notamment pour les tissus dirigés vers les élites coloniales et métisses.

Si ces deux phénomènes ont été étudiés séparément, Mme Bernard-Leterme formule l’hypothèse qu’il existe des fils conducteurs communs pour la production de tissus de luxe pour les élites, et pour les populations locales, jusqu’au XVIIIe siècle. En effet, les techniques doivent changer dans ce contexte : le mouton, comme de nouveaux motifs peu présents auparavant, sont introduits (les fleurs au centre du tissu notamment). Ces moutons peuvent avoir des conséquences environnementales, et sociales, comme des changements de conceptions de l’animal, auparavant inclus dans la famille comme nous l’avions vu.

L’après-midi commence par une présentation sur le Canada français, avec mon sujet : les métiers du fleuve à Montréal, dans le premier XVIIIe siècle (sous la direction de François Regourd).

Montréal étant une île, tout son commerce et toutes les embarcations assurant le contrôle qu’elle a sur les lacs du Canada doivent circuler par bateaux pour arriver dans la ville. Je tire de mes documents une sociologie des utilisateurs du fleuve : si je n’ai jamais vu de femmes dans les équipages (il y en a pourtant quelques-unes), j’ai croisé quelques autochtones dans certaines missions de ravitaillement.

Ces métiers du fleuves (pécheurs, caboteurs, artisans…) sont marqués par d’importants conflits de voisinage : dans de nombreux cas, leurs installations les amènent à dégrader le lieu (via les pièges des pécheurs, ou des attitudes se rapprochant du saccage). Face à eux se dresse petit à petit l’administration, qui tente de réguler ce phénomène à travers une série d’interdictions, souvent peu appliquées. Elle tente également d’aménager le territoire pour renforcer son contrôle sur les alentours (via la construction de canaux et de ponts).

La présentation suivante vient de Claudia Soriano (M2) : « Promettre de ne plus jouer aux cartes et aux jeux de hasard. Dépendance, contrôle social et pratiques ludiques en Amérique ibérique (XVIe-XVIIe s.) »

Les jeux de cartes sont alors un lieu important de sociabilité, parfois nécessaires pour la subsistance, et sont joués également par des personnes bien insérées (comme des hommes d’église, des maires, des notaires, des médecins…). L’individu n’est pas affecté qu’au niveau économique : son honneur, sa crédibilité et sa capacité d’inspirer confiance le sont aussi. Face à cela, les proches ont donc souvent un rôle très important dans la formulation de promesses de ne plus jouer.

Mme Soriano étudie également le rôle des institutions catholiques. Ces jeux ont évidemment de nombreux défauts selon elles : Le joueur peut devenir une « figure du désordre, de la mauvaise vie, de l’oisiveté, du blasphème ou de la perte de soi ». 

Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, la condamnation n’est pas totale : certains clercs la tolèrent s’il n’y a pas de « désir » de gagner. D’autres l’acceptent si les mises ne sont pas en argent. L’institution reconnaît parfois la sociabilité permise par ces jeux. D’autres formes de pensée (minoritaires), ne se limitent pas à la morale, mais étudient ces effets sur « l’angoisse, sur l’agitation, sur la perte de maîtrise et sur le mal-être du joueur ».

Une quatrième table ronde clôture cette journée.

Elle commence par l’intervention de Mouhamed Sylla : « Le bateau de la discorde. Justice, pouvoir et corruption à Saint-Louis du Sénégal » (préparation de doctorat, dirigée par Baptiste Bonnefoy)

Pour comprendre ce sujet, M. Sylla développe avant tout une affaire judiciaire de 1783, qui oppose Jean Blondin (un Sénégalais noir, marchand de captifs) à François Clergeau, commissaire ordonnateur de la colonie et seconde autorité du territoire.

Blondin l’accuse du vol d’un de ses bateaux. Face à l’administrateur, il demande l’égalité aux yeux de la justice, qui ne renvoie pas à un idéal politique au sens des Lumières, mais à « un principe procédural issu du droit français ». Cette égalité ne concerne que les hommes libres. Le procès est aussi un enjeu d’honneur : ce qui offusque l’accusé, c’est « de devoir se confronter à son ancien employé ». Au fur et à mesure du procès, la couleur devient de plus en plus importante. Malgré sa race et son statut de second de la colonie, François Clergeau perd le procès et voit se multiplier des enquêtes à son encontre. À travers ce procès, l’on perçoit la « reconnaissance implicite » du rôle politique de l’élite locale, dont l’importance s’impose également dans les structures du pouvoir colonial.

L’intervention suivante nous vient d’Antonia Venezuela : « Ruines vivantes : Ornementations et représentations des animaux aux XVIIe et XVIIIe siècles dans les territoires andins et espagnols » (dirigé par Arnaud Exbalin)

Comme nous l’avons vu, l’arrivée des Espagnols transforme radicalement le lien entre l’homme, la nature et le monde animal. Mais cette transformation n’est pas traitée ici comme plus tôt dans la journée. Les ordres religieux, comme certains conquistadores, agissent ici comme des médiateurs culturels. Ils n’ont pas seulement décrit la faune ; ils ont fait office de « procureurs » ou d’ « intermédiaires ».

Cet échange n’était pas seulement intellectuel, mais aussi matériel. Comme le démontre l’utilisation de la cochenille (Dactylopius coccus). L’Europe envoie ici des gravures et des modèles esthétiques (le maniérisme de Bernardo Bitti, puis plus tard l’École d’Anvers), l’Amérique répond avec des pigments qui donnent vie à ces images. Si ces artistes doivent suivre le modèle du commanditaire espagnol, ils font apparaître une signature propre : l’inclusion de la faune locale. Leur présence est une forme de « résistance subtile ». En insérant un oiseau tropical ou un puma dans une scène biblique, l’artiste indigène « contamine » l’imaginaire européen. C’est une manière de maintenir vivante une cosmogonie persécutée.

La dernière intervention nous vient d’Abdelhakim Belhacel : « La domination omanaise en Afrique de l’Est »

C’est la seule qui n’est pas faite sur l’Amérique. Les Omanais ont en effet occupé une grande partie de l’Afrique de l’Est, autour de Zanzibar, avec l’appui des Swahilis. Les différents courants historiographiques présentés sont opposés : est-ce un ensemble de liens commerciaux ? Ou un véritable empire, comme l’affirme Belhacel ? Son étude comporte une forte dimension environnementale : les troupes arabes ne peuvent initialement venir que pendant une saison favorable, lors des vents de moussons. Le contrôle omanais est donc fortement lié à la modernisation technologique, puisque les bateaux à vapeur permettent de s’affranchir de cette saisonnalité. Cette modernisation se voit également dans la transformation de la ville de Zanzibar, capitale de cet « empire ».

Les travaux précédents indiquent que les élites de Zanzibar se sont inspirées avant tout de Mumbai, sous domination britannique. Au contraire, notre jeune chercheur démontre plutôt l’importance du modèle ottoman, en particulier les villes égyptiennes. Cet empire, vu comme décadent par l’Occident, reste une inspiration pour les princes arabes. Là serait leur modèle, qui sert de base à l’aménagement urbain et à la transmission de certaines valeurs (comme l’exposition de sa richesse à travers un harem toujours plus important).

Nous tenons à remercier tous les participants pour leurs travaux, ainsi que les professeurs comme les anciens étudiants, qui ont bien voulu prodiguer de précieux conseils aux chercheurs lors de cette journée. Nombre de ces travaux portent sur le fleuve et la mer, c’est pourquoi Mme Maldavsky a présenté l’idée de faire un groupe, ou une journée de travail, sur ces lieux spécifiques. Affaire à suivre.

RK Ortega-Trinh
RK Ortega-Trinh

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RK Ortega-Trinh (26 juin 2026). Kerrien Belliot. Bilan de la journée de l’ESNA 2026. Master Histoire de Nanterre. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16h32


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.