De janvier à avril 2026, Annick Lacroix, maîtresse de conférences à l’Université Paris Nanterre (IDHES) et spécialiste de l’Algérie pendant la période coloniale, et Muriel Cohen, maîtresse de conférences à Le Mans Université (TEMOS) et autrice d’une thèse consacrée au logement des travailleurs algériens après la Seconde Guerre mondiale1, ont co-animé un séminaire sur les conditions de vie au sein du bidonville de La Folie à Nanterre dans les années 1960. Cette enquête réalisée à partir de sources orales collectées à l’époque a permis à des étudiant.e.s de première et deuxième année du master d’histoire de l’Université Paris Nanterre de contribuer à la préparation d’une exposition consacrée à la militante franco-algérienne Monique Hervo et prévue à Nanterre, à La Contemporaine, en 2029.
Des bidonvilles en région parisienne au XXe siècle
Longtemps mise de côté, l’histoire des bidonvilles en France a resurgi dans les années 2000, à la faveur de nombreux colloques organisés et des demandes de reconnaissance de la part des enfants devenus adultes qui y avaient grandi. Les bidonvilles ont pris leur essor en France au moment de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la crise du logement qui était particulièrement importante en région parisienne. Du fait du manque de constructions pendant la guerre et du vieillissement général du parc locatif, de nombreux logements étaient en mauvais état et ne disposaient pas d’eau courante ni d’électricité. Par ailleurs, la croissance démographique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et le phénomène du baby-boom ont accentué cette crise du logement, qui a atteint son paroxysme alors que s’accélérait l’immigration de travail en provenance des colonies et anciennes colonies françaises.
Se développant dans des communes avec une forte industrialisation et un grand besoin de main d’œuvre, les bidonvilles ont bien résulté d’une apparition spontanée et non d’un processus de ghettoïsation. Par peur de pérenniser la situation, les pouvoirs publics ont longtemps laissé faire leur installation, sans permettre le raccordement à l’électricité et l’eau ni la mise en place d’un service de ramassage des ordures.
Une histoire algérienne des bidonvilles de Nanterre
Située en zone rurale jusqu’à la fin du XIXe siècle, la commune de Nanterre a connu l’installation d’industries et d’ouvriers dès le début du XXe siècle. En 1935, Nanterre appartenait alors à la « banlieue rouge » et le vote communiste y a été majoritaire jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Tandis que la première moitié des années 1950 est caractérisée par la croissance économique d’une part et la guerre d’Algérie d’autre part, Nanterre a, comme d’autres communes franciliennes industrielles, connu l’arrivée progressive des « Français musulmans d’Algérie ».
Dès 1952, alors qu’il n’y avait plus de logements disponibles dans le quartier du Petit Nanterre, les hôteliers ont construit des baraques et les ont vendues aux ouvriers immigrés, marquant le début des premiers bidonvilles à Nanterre – sans régulation des pouvoirs publics. Les violences de la guerre d’Algérie ont ensuite poussé les ouvriers immigrés à s’établir durablement en métropole et à y faire venir leurs familles. Entre 1959 et 1963, le bidonville du Petit Nanterre a été détruit et résorbé, poussant certain.e.s habitant.e.s qui n’avaient pas été relogé.e.s à se reporter sur les autres bidonvilles des alentours.
Les nombreuses descentes de police à la recherche de militants du FLN et les tensions avec les habitant.e.s ont fait des bidonvilles de Nanterre un lieu de mémoire spécifique de la guerre d’Algérie en métropole. Il est toutefois important de noter que l’histoire des bidonvilles de Nanterre n’est pas représentative de celles des personnes originaires du Maghreb en France : en effet, seule une très faible proportion des Algériens et des Marocains qui vivaient en France dans les années 1960 habitaient dans un bidonville.
Couvrant une superficie de 21 hectares et situé en marge de la ville (dans le périmètre d’aménagement de La Défense), le bidonville de La Folie / rue de la Garenne était le plus étendu de Nanterre. Du fait de sa forte densité de population, il a concentré les plus grandes difficultés pour ses habitant.e.s, qui devaient supporter l’omniprésence de la boue, l’accumulation des ordures et les longues files d’attente autour des rares bornes fontaines. Le pic de fréquentation du bidonville de Nanterre La Folie fut atteint en 1965, avec 3 500 personnes. La rupture politique de 1962 n’a en effet pas entraîné la décroissance des bidonvilles et ce malgré le départ des militants du FLN qui contribuaient à l’organisation et à la régulation de la vie sur place. Au contraire, les familles ont continué d’arriver à La Folie jusqu’en 1965 – date de début des politiques nationales de résorption des bidonvilles.
En 1966, la vie quotidienne à La Folie a été marquée par l’incendie accidentel d’une baraque ayant entraîné la mort de trois enfants. Dans le même temps, la politique française de regroupement familial a bloqué les nouveaux venus car tout travailleur immigré devait avoir un logement décent pour pouvoir faire venir sa famille. À partir de cette époque, la population des bidonvilles de Nanterre a donc continué de croître plus par les naissances que par les nouvelles arrivées. Par ailleurs, la proportion de Marocains installés à La Folie est devenue plus importante que celle des Algériens (notamment grâce à une convention de main d’œuvre entre la France et le Maroc signée 1er juin 19632). En 1970-1971, les familles de La Folie ont finalement été relogées dans des cités de transit de la région parisienne, en attendant leur relogement définitif en HLM. Construites de façon provisoire avec des matériaux de mauvaise qualité, les cités de transit de la région parisienne ont, dès les années 1970, fait l’objet d’un nouveau combat de Monique Hervo pour le relogement rapide des familles dans des habitats dignes.
Les habitant.e.s des bidonvilles – des asocia.ux.les ?
Considérant les bidonvilles comme des « sas d’intégration » dans la société française ou d’entrée dans la modernité, la presse métropolitaine des années 1950-1960 a contribué au sentiment de honte des habitant.e.s des bidonvilles en perpétuant le stéréotype des immigré.e.s incapables de se loger en ville et soi-disant habitué.e.s aux conditions de vie précaire dans leur pays d’origine. Dans sa thèse3, Muriel Cohen a contredit ce préjugé raciste qui faisait de l’étranger.e un.e asocial.e – elle a plutôt démontré que les ouvriers immigrés avaient des revenus réguliers qui leur permettaient de se loger en HLM. Certains finissaient par habiter dans un bidonville soit parce qu’ils faisaient face à des discriminations pour accéder aux logements (peu nombreux) dans le parc privé, soit parce que les familles – poussées par les violences commises par l’armée française à leur encontre en Algérie – rejoignaient dans la précipitation le chef de famille qui vivait déjà en bidonville.
De fait, vivre dans un bidonville était un facteur d’exclusion de la vie de la cité pour ses habitant.e.s, notamment en ce qui concernait le travail pour les adultes, et l’école pour les enfants. Le lien entre les bidonvilles et la société française de l’époque était fait par les militants – des catholiques humanistes, étudiants gauchistes et diverses associations y venaient ponctuellement. De plus, habiter dans un bidonville coûtait cher : l’achat de la baraque ou des matériaux pour la construire représentait à lui seul entre 2 et 8 mois de loyer moyen, ou bien il fallait sous-louer une baraque. Il fallait également acheter très souvent de l’eau et du charbon pour chauffer des baraques très peu isolées et ventilées. De nombreu.ses.x habitant.e.s des bidonvilles originaires d’Algérie ou du Maroc ont vécu une forme de déclassement social, et ces habitats précaires concentraient par ailleurs de fortes inégalités de revenus.
Monique Hervo et l’entreprise de documentation du bidonville
Née dans un milieu populaire de la région parisienne, Monique Hervo (1929-2023) a rompu avec ses parents pour intégrer une école d’arts à Grenoble à sa majorité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a vécu l’exode et les bombardements. A la Libération, elle s’est engagée comme brancardière. Les violences de la guerre d’Algérie l’ont bouleversée tellement elles lui ont rappelé son quotidien pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1956, Monique Hervo a développé ses premiers engagements militants en donnant des cours d’alphabétisation aux travailleurs algériens en région parisienne4.
En tant que bénévole puis salariée du Service Civil International, elle s’est rendue pour la première fois au bidonville de La Folie en 1959. Régulièrement présente dans le bidonville jusqu’à sa destruction en 1971, Monique Hervo s’était installée à proximité directe, devenant progressivement une figure importante du lien social dans le bidonville, ce qui lui a permis de réaliser des entretiens directs avec les familles dont elle avait progressivement gagné la confiance. A La Folie, Monique Hervo a d’abord aidé les habitant.e.s à construire leurs baraques en créant une coopérative d’outils et de matériaux qui a été détruite en 1961, avant de devenir écrivaine publique et d’aider les habitant.e.s du bidonville dans leurs démarches administratives.
Sympathisante du mouvement indépendantiste algérien, Monique Hervo a fait partie du cortège du 17 octobre 1961 qui est tristement célèbre pour sa répression policière d’une violence inouïe. Dans son combat pour le relogement des habitant.e.s des bidonvilles, la militante a constitué des comités de lutte et entretenu un rapport conflictuel avec les autorités françaises. Après la résorption du bidonville de La Folie à Nanterre, Monique Hervo s’est engagée aux côtés des travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne en région parisienne dans les années 1970. En 1983, elle a obtenu le relogement des habitant.e.s de la cité de transit de Pont de Bezons5.
Dans l’optique de dénoncer les conditions de vie des habitant.e.s du bidonville de La Folie et obtenir leur relogement, Monique Hervo a produit des traces (photos et enregistrements sonores) à visée militante directe. Certains sont des « bruits » du bidonville, qu’elle a enregistrés de façon informelle en 1966. Monique Hervo a surtout mené une quarantaine d’entretiens directs entre décembre 1966 et juin 1967 dont certains ont été écoutés par les étudiant.e.s de l’Université Paris Nanterre dans le cadre de l’enquête collective. Souvent réalisés dans les baraques et d’une durée comprise entre 45 et 90 minutes, ces entretiens ont permis à Monique Hervo de dérouler une série de questions portant notamment sur les parcours migratoires et les conditions de vie des habitant.e.s afin de documenter son ouvrage Bidonvilles : l’enlisement qui paraît en 19716.
Naturalisée Algérienne en 2018 et décédée en 2023 sans descendants directs, Monique Hervo a, dans un but mémoriel, fait don de ses archives militantes à trois institutions : les enregistrements directs qu’elles a réalisés à La Folie sont consultables sur autorisation préalable aux Archives Nationales, tandis que le large fonds iconographique qu’elle a constitué est librement disponible en ligne7 sur l’Argonnaute – la bibliothèque numérique de La Contemporaine, qui conserve également les bandes indirectes. Enfin, les journaux de bord de Monique Hervo – d’une certaine dimension ethnographique car ils contiennent ses impressions à La Folie – et des dossiers qu’elle a constitués sur les familles sont consultables sur autorisation préalable à l’Humathèque sur le campus Condorcet (Aubervilliers)8.
L’enquête menée à partir des voix des habitant.e.s du bidonville de La Folie
Dans le cadre de l’enquête collective réalisée par les étudiant.e.s inscrits en présentiel et à distance dans le master d’histoire de l’Université Paris Nanterre, divers travaux ont été produits :
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Une fiche chrono-thématique a été réalisée pour chaque entretien écouté. Destinées à compléter le fonds d’archives sonores de Monique Hervo, ces fiches permettent de résumer les entretiens sous forme de mots-clés et indiquent les principaux sujets abordés par les interlocuteurs à des moments précis.
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Un portrait de chaque enquêté.e a été élaboré selon les éléments biographiques (origine géographique, parcours migratoire, composition familiale, métier) collectés lors de l’écoute de l’entretien. Monique Hervo ayant souhaité préserver l’anonymat des personnes qu’elle a interrogées, les étudiant.e.s disposaient parfois de très peu d’éléments biographiques sur les enquêtés qu’ils et elles ont dû replacer dans le contexte de l’immigration algérienne et marocaine en France à la même époque. Dans la perspective de l’exposition sur Monique Hervo en 2029 et des enjeux de médiation qui s’y rapportent, les étudiant.e.s ont fourni des éléments de cadrage historique permettant de juger si les situations décrites par les enquêté.e.s avaient un caractère ordinaire ou non.
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Des passages de l’entretien ont été sélectionnés et retranscrits en ajoutant des didascalies permettant de reconstituer l’atmosphère (rires, bruits, etc.) des entretiens.
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Une restitution des travaux des étudiant.e.s a eu lieu à la Société d’histoire de Nanterre le 8 avril 2026, avant une visite de Nanterre, proposée par Alain Bocquet, sur les traces de la présence algérienne.
Cette enquête menée à partir de sources orales a permis de retranscrire avec émotion le quotidien des habitant.e.s du bidonville de La Folie à Nanterre en 1966-1967. Dans les entretiens réalisés par Monique Hervo, des jeunes garçons et filles y expriment dans un français sans accent leur fort attachement à l’école – malgré les difficultés pour s’y rendre chaque jour. Dans un français moins assuré, mais non moins dénué de conviction, des hommes adultes font état de l’importance de leur travail pour leur dignité. Toutes et tous témoignent de la longue attente pour un éventuel relogement, de la crainte constante des incendies, du faible accès des secours dans les ruelles étroites, des devoirs qu’il faut effectuer à la lueur chancelante d’une bougie, de la perte du courrier pourtant essentiel à l’avancée des démarches administratives, et de l’entretien constant de leurs chaussures pour éviter les traces de boue faisant poindre le stigmate de tout.e habitant.e du bidonville de La Folie à Nanterre.
Tout en questionnant les biais des entretiens à visée militante réalisés par Monique Hervo et en contextualisant la parole brute des habitant.e.s de La Folie, le double enjeu de l’exposition de 2029, dont l’historienne Muriel Cohen est co-commissaire, sera de retranscrire le vécu des habitant.e.s des bidonvilles d’une part, et de rendre hommage à l’engagement sans faille de Monique Hervo à leurs côtés d’autre part.
Chloé Gondo
M1 Sociétés modernes et contemporaines dans la mondialisation
Sous la direction d’Annick Lacroix sur la formation et l’emploi des femmes dans les bureaux d’Afrique Occidentale Française à la veille des indépendances
1 Cohen Muriel, Des familles invisibles : politiques publiques et trajectoires résidentielles de l’immigration algérienne (1945-1985), thèse de doctorat sous la direction d’Annie Fourcaut, Paris, Université Panthéon-Sorbonne – Paris I, 2013.
2 « Décret n°63-779 du 27 juillet 1963 portant publication de la convention de main-d’œuvre entre la France et le Maroc du 1er juin 1963 », Journal Officiel de la République Française, Lois et décrets, n°180, Paris, Direction de l’information légale et administrative, 1963, pp. 7161-7164. Disponible en ligne [https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000852837] (consulté le 14 juin 2026)
3 Cohen Muriel, Des familles invisibles : politiques publiques et trajectoires résidentielles de l’immigration algérienne (1945-1985), thèse de doctorat sous la direction d’Annie Fourcaut, Paris, Université Panthéon-Sorbonne – Paris I, 2013.
4 Voir à ce sujet le reportage réalisé par Linda Amiri en février 2012 sur la vie et les combats militants de Monique Hervo. Disponible en ligne [https://www.youtube.com/watch?v=FZr5GJy1pvw] (consulté le 13 juin 2026).
5 Voir à ce sujet le reportage réalisé par Linda Amiri en février 2012 sur la vie et les combats militants de Monique Hervo. Disponible en ligne [https://www.youtube.com/watch?v=FZr5GJy1pvw] (consulté le 13 juin 2026).
6 Charras Marie-Ange et Hervo Monique, Bidonvilles : l’enlisement, Paris, Maspéro, « Cahiers libres » n°219-220, 1971.
7 Calderari Froidefond Constance, « Le fonds Monique Hervo : un témoignage photographique sur les bidonvilles et le mal-logement des étrangers », Nanterre, La Contemporaine, L’Argonnaute. Disponible en ligne [https://argonnaute.parisnanterre.fr/page/le-fonds-monique-hervo-un-temoignage-photographique-sur-les-bidonvilles-et-le-mal-logement-des-etrangers-] (consulté le 13 juin 2026)
8 L’inventaire du fonds Monique Hervo est détaillé sur Calames : [https://calames.abes.fr/pub/#details?id=Calames-201911121011224381] (consulté le 13 juin 2026)
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RK Ortega-Trinh (28 juin 2026). Chloé Gondo. Une enquête collective à partir de sources militantes : Monique Hervo et le bidonville de Nanterre La Folie. Master Histoire de Nanterre. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16h6n