L’objectif de la microhistoire n’est pas de réduire l’analyse historique à l’anecdotique, mais à l’inverse d’éclairer différemment les grands événements ou phénomènes historiques. Cette approche autorise « une reconstitution du vécu inaccessible aux autres approches historiographiques », mais permet également de repérer les « structures invisibles » autour desquelles ce vécu est organisé1. En d’autres termes, elle permet ainsi d’une part de lever le voile sur des personnes jusqu’alors ignorées par l’historiographie et, d’autre part, d’analyser et comprendre leur participation à la « grande histoire ». La microhistoire permet ainsi de combler les lacunes induites par les pratiques privilégiant des sources et en négligeant d’autres, à travers la restitution d’expériences individuelles. Aucune étude n’a jusqu’à présent été consacrée à Mme Dupré de Saint-Maur. Elle n’est que très rarement mentionnée dans les analyses, peu nombreuses, des travaux de son mari, membre de l’Académie française. Son nom apparaît parfois dans le cadre d’éditions de correspondances d’hommes des Lumières comme Montesquieu. Enfin, les travaux portant sur son fils Nicolas, intendant de Berry puis de Guyenne, n’ont guère été l’occasion d’approfondir l’étude de Mme Dupré de Saint-Maur. L’enjeu de mes travaux est de dépasser une connaissance superficielle de l’épouse, la mère ou l’amie de tel homme, mais bien de s’intéresser à Mme Dupré de Saint-Maur pour elle-même. Femme de son temps, Mme Dupré de Saint-Maur tient salon. Il m’a semblé intéressant de travailler sur les formes de sociabilité de la noblesse et plus spécifiquement sur la sociabilité du salon robin, ses pratiques sociales et culturelles. Rare espace de sociabilité structuré autour d’une femme2, le salon constitue un lieu d’étude intéressant pour essayer de comprendre le réseau relationnel de Mme Dupré de Saint-Maur ainsi que son positionnement vis-à-vis des idées nouvelles des Lumières, malgré le très faible nombre de sources mentionnant ce salon de la rue Michel le Comte.
Nous l’avons vu, la disponibilité des sources relatives à des femmes à l’époque moderne peut poser des difficultés. Si de nombreuses sources existent et ont été analysées pour plusieurs hôtesses de salon particulièrement célèbres, cela n’est pas le cas de Mme Dupré de Saint-Maur. La constitution de mon corpus a par conséquent nécessité des recherches approfondies dans différents types de sources écrites afin d’espérer y trouver quelques éléments relatifs à mon sujet d’étude. Ces recherches ont bien évidemment également concerné sa famille plus ou moins proche, me permettant ainsi de compléter certains éléments relatifs à son parcours. Il n’en demeure pas moins que si les sources permettent d’éclairer la vie économique de Mme Dupré de Saint-Maur et de dessiner à grands traits son cercle familial et amical, l’accès à sa pensée et à sa personnalité demeure plus difficile. Les actes notariés constituent une source de premier plan pour l’étude des femmes d’Ancien Régime, et d’autant plus si elles sont fortunées. En effet, la plupart des événements de la vie familiale, économique et sociale, pour peu qu’ils impliquent une transaction financière, amènent les personnes à passer devant le notaire. Ces sources sont en revanche des outils privilégiés pour étudier la vie économique de Mme Dupré de Saint-Maur et de sa famille, et ce d’autant plus au regard de leur fortune relativement importante. En raison de la disparition des registres paroissiaux suite à l’incendie de l’Hôtel de Ville durant la Commune, travailler sur une femme de la noblesse parisienne implique de devoir faire l’impasse sur des éléments précieux que peuvent contenir les registres paroissiaux. L’état civil reconstitué permet de pallier certaines lacunes avec la copie de quelques actes de baptême établis dans le cadre d’actes de notoriété. Disposer de lettres de la main de Mme Dupré de Saint-Maur constitue un objectif important de ce travail de recherche. Les correspondances permettent en effet d’avoir théoriquement accès à la pensée et de lever légèrement le voile sur la personnalité de Mme Dupré de Saint-Maur. Il convient cependant de distinguer les correspondances privées des correspondances destinées à être partagées à des tiers, par exemple dans le cadre d’une lecture au sein d’un salon : les clés de lecture et l’analyse de la source sont alors différentes. Les lettres peuvent également être complétées par les écrits du for privé comme les journaux, les livres de comptes ou les Mémoires. Aucun document de ce type appartenant à Mme Dupré de Saint-Maur n’a cependant été versé aux archives. Les sources imprimées des contemporains peuvent permettre de compléter ce type de source, voire de les remplacer lorsque ces dernières sont absentes.
Mme Dupré de Saint-Maur, née Marie Marthe Alléon
Marie Marthe Alléon serait née en 1715. Ses parents, Noël Alléon et Marie Anne Jallot sont tous deux issus de la bourgeoisie provinciale, lui de Saint-Étienne, elle de Tours. Né en 1680, M. Alléon s’établit à Paris comme banquier à la fin du siècle avec son frère aîné et hérite d’une fortune relativement importante à la mort de son père. C’est sans doute dans le cadre de ses activités professionnelles qu’il rencontre la famille Jallot. Émigrés à Paris à la suite de la révocation de l’Édit de Nantes le 18 octobre 1685, les Jallot père et fils, Pierre I et Pierre II sont passés du commerce de la soie à la banque avec un succès mitigé. Avant-dernière de sa fratrie, Marie-Anne épouse donc Noël Alléon le 14 novembre 1713. Âgée de 15 ans de moins que son mari, il est permis de s’interroger sur cette union. L’importante différence d’âge entre Marie Anne Jallot et Noël Alléon semble a priori exclure un mariage d’amour ou en tout cas d’inclination. Malgré la longue vie commune de près de 40 ans du couple Alléon, aucune source ne permet aujourd’hui d’en savoir davantage sur les relations unissant les deux époux, tous deux très peu mentionnés par les contemporains. À la disparition de Noël Alléon en 1752, Marie Anne Jallot entame une vie de veuve qui va durer 33 ans, soit quasiment l’équivalent de la durée de son union avec M. Alléon. La fortune du couple, si elle semble connaître des revers au début de leur mariage, alors que M. Alléon est victime de l’effondrement du système de Law, semble néanmoins se redresser au cours du temps. Les affaires de M. Alléon semblent se relever et ce dernier occupe également une charge de gentilhomme servant du roi à la Cour en 1720, lui permettant d’utiliser le titre d’écuyer, ce qui lui apporte aussi un certain prestige sur le plan social, même si le montant des gages n’est que peu élevé.
Marie Marthe Alléon est la seule enfant du couple Alléon/Jallot. La mère et la fille semblent avoir entretenu une relation de proximité très forte tout au long de leur vie, renforcée notamment par le fait qu’elles occupent le même domicile. Aucune information ne m’est parvenue sur l’enfance de Mme Dupré de Saint-Maur, qui a sans doute vécu une enfance puis une adolescence somme toute classique, avec une éducation sans doute dispensée par sa mère à la maison et peut-être complétée par quelques années d’études dans un couvent. Âgée de 15 ans, la jeune fille épouse Nicolas-François Dupré de Saint-Maur, de 20 ans son aîné. Membre d’une famille de la robe, maître des comptes puis trésorier de France, il est également élu à l’Académie française en 1733. Ici encore, il est intéressant de s’interroger sur l’entente au sein de ce couple, qui semble par ailleurs mal assorti si l’on en croit les sources. Un mari qualifié de « sot3 » ou doté de peu de talents, lui est souvent opposée sa femme, qualifiée de « bel esprit4 » ou encore « qui sait quelque chose, qui fait de la philosophie5 ». S’il convient bien sûr d’aborder ces éléments sous un regard critique, le couple Dupré de Saint-Maur semble en tout cas peu lié, mari et femme semblant par ailleurs évoluer dans des cercles sociaux et amicaux de façon fréquemment séparée, si l’on en croit les correspondances qui les évoquent. Quelle est la situation financière du couple ? Si la famille Dupré de Saint-Maur est loin d’être désargentée, la fortune du côté Alléon a sans doute également contribué au train de vie du couple Dupré de Saint-Maur, domicilié chez la belle-famille. Il n’en demeure pas moins que leur mode de vie est loin d’être ostentatoire ou luxueux, contrairement à ce qui peut être vu chez les financiers. À titre d’exemple, la noblesse de robe limite notamment ses frais sur le plan vestimentaire et refuse également de suivre les modes6. Cela est ainsi confirmé par l’inventaire après décès de M. Alléon, notamment au regard des vêtements listés.
Sous l’Ancien Régime, la procréation n’est pas considérée comme un choix, mais est bel et bien la conséquence naturelle du mariage, accordant ainsi aux femmes un rôle et un statut au sein de la société. Ce niveau de responsabilité implique donc des devoirs sur les plans éducatif, financier ou biologique. Par conséquent, la stérilité constitue une réelle catastrophe pour la femme. Dans les familles nobles, les femmes portent la charge d’assurer la perpétuation du nom en mettant au monde les héritiers mâles tant désirés. En effet, si la femme n’assure pas la transmission du nom ou de la qualité de noblesse, elle constitue néanmoins le vecteur indispensable de la continuité familiale. Le couple Dupré de Saint-Maur a quatre enfants dont trois atteignent l’âge adulte. Nicolas, l’aîné réalise une brillante carrière au service du roi, principalement en tant qu’intendant entre 1764 et 1785. Il est enfin nommé conseiller d’État. La mort de l’ancien intendant le 30 décembre 1791 est entourée de mystère, d’autant plus que l’on ne connaît ni les circonstances de son décès, ni son lieu de sépulture. Deux hypothèses sembleraient les plus plausibles : un meurtre, voire un suicide lié à sa vie privée quelque peu dissolue ou une disparition liée aux événements révolutionnaires, alors que l’intendant aurait cherché à fuir la capitale. Sa première sœur, Cécile, réalise un beau mariage au sein de la robe mais meurt jeune sans descendance. La dernière fille du couple, Marthe Sophie, devient quant à elle religieuse au couvent de l’Annonciade. Mme Dupré de Saint-Maur s’éteint en décembre 1788, accidentellement brûlée vive à cause de l’incendie de sa robe.
Au cœur du salon de la rue Michel le Comte
La robe semble absente des grands salons, où l’aristocratie de cour est massivement représentée, mais également des salons plus littéraires comme celui de Mme Geoffrin que fréquentent également de nombreux hommes de lettres et de science. Les salons de la robe font ainsi l’objet de nombreuses moqueries de la part d’invités des salons les plus mondains, tournant en ridicule les salons du Marais comme celui de Mme Dupré de Saint-Maur. Les activités aux salons sont multiples, mais adaptées aux moyens financiers de la personne qui reçoit. La tenue d’un salon nécessite en effet la mobilisation de moyens financiers et une organisation de l’espace propice à l’accueil régulier des invités. Antoine Lilti estime ainsi le seuil financier minimal de dépenses pour recevoir et nourrir chaque semaine des invités à 40 000 livres, confirmant par là le lien entre talents sociables et ressources matérielles7. Dans les grands salons aristocratiques en particulier, un soin est accordé au décor : le lieu doit être suffisamment confortable et agréable de façon à favoriser les échanges. Les salons ne sont donc pas une institution, mais bien un « ensemble de pratiques plurielles », allant du dîner à la visite hebdomadaire8. Il s’agit d’un lieu de divertissement : on y mange, on joue, on fait des lectures à haute voix, on critique, on converse et on confronte les idées, toujours dans les limites de la politesse. Des spectacles peuvent également être donnés, concerts ou représentations théâtrales, ils permettent de dissiper l’ennui au même titre que les plaisirs de la table ou les jeux. La conversation se voit donc donner comme objectifs le plaisir, le divertissement mondain dans un cadre strict : politesse, galanterie, flatterie, esprit, complaisance et enjouement.
Le salon constitue un espace de protection des hommes de lettres, dans un système asymétrique où l’écrivain reçoit protection et gratifications en échange du prestige qu’il procure à l’hôte ou à l’hôtesse. À l’heure où les progrès scientifiques et techniques s’accélèrent et sont loués au nom de la progression de l’humanité, la présence d’hommes de science est particulièrement prisée dans les salons, notamment dans les salons de la robe. Le salon de la robe en général, et celui de la rue Michel le Comte en particulier, n’est sans doute pas aussi ouvert aux idées des philosophes des Lumières que certains salons de la noblesse d’épée ou de la finance. Ces salons se positionnent en effet en retrait des théories nouvelles, préférant défendre les valeurs traditionnelles du second ordre, et les salons du Marais sont même associés aux attaques contre les philosophes. Une anecdote de 1749 semble illustrer le conservatisme de Mme Dupré de Saint-Maur, fréquent dans la noblesse de robe. Elle se déroule chez Réaumur en présence de Diderot. Une expérience est prévue ce jour-là, il s’agit de retirer le bandeau couvrant les yeux d’un homme né aveugle et récemment opéré de la cataracte pour recueillir ses premières impressions. Diderot est particulièrement intéressé, car il voudrait notamment prouver que certaines croyances sont des acquis de la civilisation et non des notions innées chez l’homme. Alors qu’il se rend compte que la séance est en réalité une supercherie car l’aveugle a déjà vu lors de précédentes séances tenues en présence de Mme Dupré de Saint-Maur, Diderot furieux s’en prend à Réaumur en lui « disant qu’il avait mieux aimé avoir pour témoin deux beaux yeux sans conséquence que des gens dignes de le juger9 ». Vexée, Mme Dupré de Saint-Maur aurait sollicité le marquis d’Argenson pour faire enfermer Diderot à Vincennes. Ainsi, au-delà de faire plaisir à Mme Dupré de Saint-Maur alors que l’offense semble finalement moins grave que ce qu’il n’y paraît, l’incident permet surtout d’appréhender un philosophe hardi, aux théories embarrassantes pour le pouvoir et qui dépassait ici les bornes autorisées. Le contenu de la Lettre sur les aveugles est en effet jugé suffisamment subversif et dangereux par le pouvoir.
Les espaces de sociabilité demeurent majoritairement non mixtes et le salon constitue un rare espace de mixité structurée autour d’une femme. La femme qui reçoit s’inscrit pleinement dans la vie sociale mondaine. Les femmes apparaissent nécessaires à la vie en société et plus particulièrement au salon parce qu’elles lui donnent un certain ton, jugé plus distingué et donc propice aux échanges polis. Le respect dû à la figure de la femme est l’une des clés de voûte du salon, en opposition à une certaine grossièreté plus prégnante dans le monde du dehors : la présence féminine ajoute ainsi de la civilité et laisse la place à la galanterie, distinguant ainsi le comportement d’une élite. Les femmes disposent ainsi d’un espace légitime, entre la sphère publique et la sphère privée, régi par les lois de l’hospitalité mondaine et dont elles sont les arbitres. Le salon constitue un lieu où les voix féminines peuvent se faire entendre et échanger avec les voix masculines. Il convient de nuancer l’image du salon comme pendant féminin des philosophes et le positionnement des hôtesses comme intellectuelles au service des combats des Lumières. Les salons sont avant tout dévolus au divertissement et à la sociabilité, l’hôtesse ne devant pas donner l’impression qu’elle se prend trop au sérieux, sous peine de faire l’objet de moqueries et de critiques. Ainsi, si le salon peut être un lieu de promotion et de pouvoir symbolique pour un nombre restreint de femmes, il ne permet pas d’abolir les distinctions liées au sexe et ne bouleverse pas les rapports de genre. Les femmes demeurent donc pleinement inscrites dans les rôles traditionnels fixés par la société, nécessairement fondés sur la différence entre les sexes et la suprématie masculine.
Cercle amical et social de Mme Dupré de Saint-Maur
Mme Dupré de Saint-Maur évolue dans un cercle mondain aux côtés d’hommes de savoir et de science. Nombre d’entre eux fréquentent par ailleurs d’autres salons, conformément à l’usage du temps, permettant ainsi l’intégration de nouvelles personnes au cercle initial. D’Alembert, mais surtout Montesquieu, fréquentent le salon de la rue Michel le Comte ainsi que les savants naturalistes Réaumur et Buffon ou encore l’astronome Lalande. Voltaire a peut-être également à une époque, compté parmi ses familiers. Des ecclésiastiques « éclairés » font également partie de l’environnement de Mme Dupré de Saint-Maur. L’abbé André Morellet, écrivain, philosophe, mais également économiste ou encore l’abbé homme de lettres Jean-François du Resnel du Bellay semblent également compter parmi ses proches et ceux de son mari. Fontenelle, écrivain, scientifique et également académicien est un proche des Dupré de Saint-Maur, On remarque aussi des relations épistolaires suivies avec des invités étrangers, comme le philosophe écossais Hume, probablement introduit par le négociant John Stewart ou les mathématiciens suisses Gabriel Cramer et Abraham Trembley. Les salons parisiens sont particulièrement friands de ces invités étrangers, qui sont des figures des idées des Lumières dans leur propre pays. Enfin, Mme Dupré de Saint-Maur entretient sans doute des relations avec d’autres présidentes de salon comme Mlle de Lespinasse, proche de l’abbé Morellet et de Turgot ou Mme du Deffand.
Mme Dupré de Saint-Maur cultive également des relations de proximité avec des hommes de la robe, parfois employés à un haut niveau au service de l’État. Charles-Daniel Trudaine constitue sans doute le premier d’entre eux. Homme de science, il est également amateur d’art. Mme Dupré de Saint-Maur fréquente des membres de son cercle proche, notamment son fils et sa belle-fille, M. et Mme Trudaine de Montigny. La proximité de Mme Dupré de Saint-Maur avec le comte d’Argenson, protecteur des hommes des Lumières et membre de plusieurs académies, est aussi soulignée dans le cadre de l’affaire dite des aveugles. Mme Dupré de Saint-Maur est également proche d’Anne Robert Jacques Turgot, le célèbre secrétaire d’État à la Marine, puis contrôleur général des finances et ministre d’État, également ami de Mlle de Lespinasse. Elle fréquente également leurs épouses comme Mme Turgot ou certaines de leurs parentes. Mme Dupré de Saint-Maur semble avoir ainsi été une amie proche de Mme de Saint-Aignan, qui n’est autre que la sœur de Turgot. Mme Dupré de Saint-Maur fréquente également des familles robines moins prestigieuses comme les Bouvard de Fourqueux ou le Président et la Présidente de Meinières. Enfin, le chevalier de Jaucourt, également proche ami de Montesquieu, semble avoir entretenu des liens de proximité avec Mme Dupré de Saint-Maur et Trudaine.
Deux hommes semblent avoir été particulièrement proches de Mme Dupré de Saint-Maur. Cette dernière passe pour avoir été l’une des plus proches confidentes de Montesquieu, qu’elle a par ailleurs assisté sur son lit de mort. Dans une lettre adressée à Mme Dupré de Saint-Maur à la suite de la mort du philosophe le 10 février 1755, Maupertuis écrit ainsi : « à vous qui l’avés mieux connu que personne, qui avés eté la depositaire de ses ouvrages et de ses pensées10 », témoignant ainsi du lien fort unissant le philosophe et notre hôtesse. Si la correspondance entre les deux amis a été largement perdue, les lettres qui ont été conservées témoignent de leur attachement réciproque. On ne sait à quelle date Montesquieu et Mme Dupré de Saint-Maur se sont rencontrés, peut-être à travers le mari de cette dernière, Montesquieu étant également académicien, mais leur amitié se poursuit jusqu’à la mort de Montesquieu. Les deux amis se retrouvent dans les salons parisiens, dans le Marais ou à Montigny, et partagent le même cercle social. Charles-Daniel Trudaine a également sans doute beaucoup compté pour Mme Dupré de Saint-Maur. Né en 1703, il réalise une belle carrière au service de l’État notamment en tant qu’intendant des finances, directeur des ponts et chaussées, membre du Conseil d’État et du Conseil royal des finances. Trudaine est également un homme intéressé par le savoir et la science et tient aussi salon à Paris, rue des Vieilles Haudriettes dans le Marais, mais également dans sa demeure de Montigny, située en Seine et Marne. Dans les lettres évoquant Mme Dupré de Saint-Maur, cette dernière et Trudaine sont fréquemment associés et ce de façon qui semble parfaitement naturelle. Les rédacteurs les associent ainsi par exemple pour envoyer leurs salutations ou encore solliciter leur avis. Trudaine et Mme Dupré de Saint-Maur partagent ainsi nombre d’amis communs comme Réaumur, Montesquieu ou encore Helvétius et Mme Dupré de Saint-Maur réalise de fréquents séjours à Montigny. La position sociale relativement élevée de Trudaine et son réseau ont sans doute été profitables à Mme Dupré de Saint-Maur, en favorisant notamment le rayonnement de son salon et en facilitant son intégration dans le cercle proche de Trudaine.
En conclusion, ce mémoire apporte un éclairage sur l’environnement social, économique, culturel mais également politique dans lequel a vécu Mme Dupré de Saint-Maur. La première analyse des sources la concernant ainsi que sa famille et sa belle-famille a permis de dresser une esquisse de son parcours et de la place qu’elle a occupée au sein de la société mondaine parisienne.
Si les sources la concernant demeurent peu nombreuses et ont nécessité un travail de collecte minutieux, chacune d’entre elle permet de lever une petite partie du voile recouvrant son existence, même si elle n’est souvent évoquée que de façon rapide et allusive.
Marion Pradoux
M2 Histoire et sciences sociales du politique
Sous la direction de Laurence Croq
Image de fond d’article:
Mme Du Pré de Saint-Maur par Louis Carrogis dit Carmontelle, Musée Condé.
Notes de bas de page:
1 Ginzburg Carlo et Poni Carlo, « La micro-histoire », Le débat, 17, 1981, p. 135-136.
2 Marraud Mathieu, La noblesse de Paris au XVIIIème siècle, Paris, Seuil, 2000, p. 458.
3 Galiani Ferdinando, Lettres de l’abbé Galiani, Eugène Asse (éd.), Paris, G. Charpentier, 1881, 2 vol., t. 1, p. 187.
4 Bachaumont Louis de, Mémoires secrets, Londres, J. Adamson, 1777-1783, 21 vol., t. 7, p. 278.
5 Collé Charles, Journal et mémoires de Charles Collé : sur les hommes de lettres du règne de Louis XV, 1748-1772, Honoré Bonhomme (éd.), Paris, Firmin-Didot frères et fils et Cie, 1868, 3 vol., t. 2, p. 79-80.
6 Figeac Michel, Les noblesses en France. Du XVIe au milieu du XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2013, p. 263-264.
7 Lilti Antoine, Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005, p. 94.
8.Ibid, p. 120.
9 Diderot Denis, Œuvres complètes de Diderot : revues sur les éditions originales. Etude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècle, Jules ASSEZAT et Maurice TOURNEUX (éd.), Paris, Garnier frères, 1875-1877, 20 vol., t. 1, p. XLIII.
10 Moreau de Maupertuis Pierre-Louis, Lettre à Mme Dupré de Saint-Maur publiée par Irène Passeron et François Prin, « Autographes et documents », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 49, 2014, p. 377.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RK Ortega-Trinh (30 juin 2026). Marion Pradoux. À la recherche de Mme Dupré de Saint-Maur, tentative d’incursion dans un salon parisien oublié du XVIIIe siècle. Master Histoire de Nanterre. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hjk