L’objectif de la microhistoire n’est pas de réduire l’analyse historique à l’anecdotique, mais à l’inverse d’éclairer différemment les grands événements ou phénomènes historiques. Cette approche autorise « une reconstitution du vécu inaccessible aux autres approches historiographiques », mais permet également de repérer les « structures invisibles » autour desquelles ce vécu est organisé1. En d’autres termes, elle permet ainsi d’une part de lever le voile sur des personnes jusqu’alors ignorées par l’historiographie et, d’autre part, d’analyser et comprendre leur participation à la « grande histoire ». La microhistoire permet ainsi de combler les lacunes induites par les pratiques privilégiant des sources et en négligeant d’autres, à travers la restitution d’expériences individuelles. Aucune étude n’a jusqu’à présent été consacrée à Mme Dupré de Saint-Maur. Elle n’est que très rarement mentionnée dans les analyses, peu nombreuses, des travaux de son mari, membre de l’Académie française. Son nom apparaît parfois dans le cadre d’éditions de correspondances d’hommes des Lumières comme Montesquieu. Enfin, les travaux portant sur son fils Nicolas, intendant de Berry puis de Guyenne, n’ont guère été l’occasion d’approfondir l’étude de Mme Dupré de Saint-Maur. L’enjeu de mes travaux est de dépasser une connaissance superficielle de l’épouse, la mère ou l’amie de tel homme, mais bien de s’intéresser à Mme Dupré de Saint-Maur pour elle-même. Femme de son temps, Mme Dupré de Saint-Maur tient salon. Il m’a semblé intéressant de travailler sur les formes de sociabilité de la noblesse et plus spécifiquement sur la sociabilité du salon robin, ses pratiques sociales et culturelles. Rare espace de sociabilité structuré autour d’une femme2, le salon constitue un lieu d’étude intéressant pour essayer de comprendre le réseau relationnel de Mme Dupré de Saint-Maur ainsi que son positionnement vis-à-vis des idées nouvelles des Lumières, malgré le très faible nombre de sources mentionnant ce salon de la rue Michel le Comte.
Archives de catégorie : Travaux de mémoires en cours
Théo Le Gal. Etienne Mayet, un immigré français au service des rois de Prusse à la fin du XVIIIe siècle
Cet article retrace le destin d’Étienne Mayet, fils de marchand, qui émigra à Berlin en 1776 où il devint le directeur des fabriques du roi de Prusse, Frédéric II. Son parcours s’inscrit dans l’histoire des migrations professionnelles qui caractérisent l’« économie de la circulation » en Europe au XVIIIe siècle. Son histoire singulière nous permet d’aborder, à hauteur d’homme, l’histoire connectée des manufactures de soie lyonnaises et prussiennes.
Benjamin Duval. L’épouse, ou la dérive de la mission de l’attaché militaire Humières
Dans les milieux diplomatiques et militaires, la séparation entre sphère privée et sphère professionnelle constitue un principe essentiel du bon fonctionnement des missions à l’étranger. Cela est notamment le cas dans le cadre du rôle des attachés militaires, officiers en poste au sein des ambassades, chargés à la fois de représenter les intérêts militaires de leur pays et de recueillir des informations sur les armées étrangères, et appelés à agir en étroite coordination avec le chef de mission diplomatique afin de garantir une unité de vue et d’action1. Cette exigence confère à leur fonction un caractère particulièrement sensible, où toute perturbation des équilibres internes peut avoir des répercussions directes sur la conduite de la mission. Pourtant, cette frontière se révèle parfois poreuse.
À travers le cas du lieutenant-colonel d’Humières, attaché militaire français en Roumanie entre 1923 et 1925, il apparaît que l’irruption de la sphère familiale, loin d’être anodine, peut contribuer à un dérèglement progressif de la mission. Dans ce cadre, l’étude de ce cas met en lumière les effets concrets d’une sociabilité mondaine encouragée par la présence de l’épouse, ainsi que ses conséquences sur la conduite et la perception d’une mission diplomatique.
LOLLA FRANCHI. LES ARCHIVES AUDIOVISUELLES DE LA JUSTICE : FILMER DES PROCÈS “HISTORIQUES”
En France, les salles de tribunal sont ouvertes au public – à l’exception de quelques huis clos – mais depuis la loi du 6 décembre 1954 il est interdit de prendre des photographies pendant les audiences. Depuis cette date-là, les seules images provenant du prétoire sont les croquis d’audiences. Quelques dessinateurs fournissent aux médias leurs esquisses, rendant le récit du procès vivant, une manière d’incarner les personnages. À la perspective du procès de Klaus Barbie, ancien SS et chef de la Gestapo lyonnaise pendant la Seconde Guerre mondiale, le garde des Sceaux – ministre de la Justice – Robert Badinter fit adopter une loi. Il s’agit de la loi du 11 juillet 1985, qui a autorisé l’introduction de caméras dans les salles d’audience afin de filmer les procès à des fins historiques. Continuer la lecture de LOLLA FRANCHI. LES ARCHIVES AUDIOVISUELLES DE LA JUSTICE : FILMER DES PROCÈS “HISTORIQUES”
AVELINO SILVA TEIXEIRA. JEAN MIÉLOT, PASSEUR DE MANUSCRITS
Né vers 1420, à « Gaissart-lez-Ponthieu1 » (aujourd’hui, Gueschart, dans la Somme), Jean Miélot est passé à la postérité pour ses œuvres de traduction pour le compte des ducs de Bourgogne.
Peu d’informations relatives à son enfance ou à son éducation sont connues, mais Alexandre-Joseph Pinchart conservateur de la bibliothèque Royale de Belgique du milieu du XIXe siècle, suppose que Miélot grandit dans un creuset de l’érudition bourguignonne. En effet, Hesdin, un bourg à 15 kilomètres de Gueschart, concentrait une « pépinière de calligraphes et de traducteurs2 » tels que Jean Mansel et David Aubert. Continuer la lecture de AVELINO SILVA TEIXEIRA. JEAN MIÉLOT, PASSEUR DE MANUSCRITS
ROXANE DURY. LE REGISTRE DES DÉPENSES N° GOR 1239 ET L’ÉCRITURE ORDINAIRE DE LA CHARITÉ À NIVELLES AU XVe SIÈCLE.
Les archives hospitalières médiévales conservent parfois des documents dont la banalité apparente masque une richesse exceptionnelle. Le registre N° GOR 1239, conservé aujourd’hui au musée communal de Nivelles (Belgique) dans le fonds de l’Assistance publique, appartient à cette catégorie de sources discrètes mais fondamentales. Rédigé entre juillet 1429 et juin 1430, il consigne les dépenses de l’hôpital Saint-Nicolas sur une année complète.
À première vue, il ne s’agit que d’un livre de comptes : une succession d’achats de lait, de pain, de linge ou de matériaux, ponctuée de paiements à des artisans et de frais de déplacement. Pourtant, la régularité de cette écriture, la stabilité de ses rubriques et la précision de ses notations en font bien davantage qu’un simple document de gestion. Ce registre permet d’observer de plus près la manière dont une institution hospitalière urbaine organise concrètement la charité à la fin du Moyen Âge.
Étudier le registre N° GOR 1239 c’est ainsi pénétrer dans l’atelier ordinaire de la charité médiévale : un espace où l’accueil des pauvres et des malades s’articule avec des pratiques comptables rigoureuses ; où le soin passe par l’administration quotidienne des ressources et où l’écriture devient un instrument central du fonctionnement hospitalier. Continuer la lecture de ROXANE DURY. LE REGISTRE DES DÉPENSES N° GOR 1239 ET L’ÉCRITURE ORDINAIRE DE LA CHARITÉ À NIVELLES AU XVe SIÈCLE.
YVES BURGER. ÉCRIRE LA CONQUÊTE DU MEXIQUE : LA VERSION TLAXCALTÈQUE.
L’historiographie de la conquête du Mexique s’est longtemps appuyée sur un corpus de sources essentiellement castillanes, au premier rang desquelles figurent les Cartas de relación d’Hernán Cortés, l’Historia verdadera de la conquista de la Nueva España de Bernal Diaz de Castillo et l’Historia general de las Indias de Francisco Lopez de Gomara. Ce cadre documentaire a favorisé l’émergence d’un récit eurocentré, héroïsant la figure du conquistador et attribuant la chute de l’empire mexica/aztèque à l’audace, au génie stratégique et à la supériorité militaire d’une poignée d’aventuriers agissant pour le compte du roi d’Espagne et avec la bénédiction de Dieu. Dans cette perspective, les peuples indigènes apparaissent le plus souvent comme des acteurs secondaires, réduits à un rôle d’auxiliaires militaires ou de populations soumises, quand ils ne sont pas purement et simplement effacés de l’histoire.
À partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, l’école dite de la « Nouvelle Histoire de la Conquête » (NCH) a profondément renouvelé cette lecture en mettant en évidence le rôle central joué par les alliances indigènes dans la chute de l’Empire mexica . En s’appuyant sur des sources autochtones longtemps négligées, les travaux de ces historiens principalement américains tels Matthew Restall, Camilla Townsend, Laura E. Matthew ou Michael Oudjik, ont montré que la conquête fut moins une guerre de civilisation qu’un processus de recomposition politique et militaire inscrit dans les dynamiques propres à la Mésoamérique. Toutefois, si l’historiographie récente a largement insisté sur la participation effective des alliés amérindiens, elle a plus rarement interrogé la manière dont ces acteurs ont eux-mêmes contribué à fabriquer le récit de la conquête. Continuer la lecture de YVES BURGER. ÉCRIRE LA CONQUÊTE DU MEXIQUE : LA VERSION TLAXCALTÈQUE.
SANDRINE POLITE PERRET. LE CONTEXTE POLITIQUE DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 À PARIS.
Contexte politique
Les premières élections nationales qui font suite à la guerre contre l’Empire allemand sont les élections législatives du mercredi 8 février 1871.
Elles ont lieu dans un contexte troublé, puisqu’une partie de la France est encore occupée, et que 400 000 français sont toujours prisonniers1. Elles sont organisées à la hâte, dans une ambiance polarisée par la décision d’acceptation ou de refus de la défaite. Elles marquent cependant le retour à un large scrutin – en l’espèce, comme en 1849 – le suffrage universel masculin.
La photographie électorale de février 1871 dessine une France conservatrice : un tiers des élus ont des origines nobiliaires2. Si l’on tient compte des démissions de députés intervenues après l’annonce à l’Assemblée de céder l’Alsace et une partie de la Moselle à l’Allemagne, les monarchistes sont nettement majoritaires au sein de cette nouvelle assemblée. Selon les mots de Jean-Marie Mayeur, « La France assommée par le désastre était revenue à ses élites traditionnelles »3. Continuer la lecture de SANDRINE POLITE PERRET. LE CONTEXTE POLITIQUE DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 À PARIS.
PIERRE DEBONS. LA VALEUR HEURISTIQUE DE L’UCHRONIE.
Dans le cadre de l’évaluation du séminaire de master « Histoire du politique », nous nous sommes lancés dans un exercice d’histoire contre-factuelle – appelée aussi uchronie, terme qui reflète mieux sa dimension imaginative – que l’on peut résumer de la façon suivante : si on change un élément du déroulé historique, les événements auraient-ils été différents ? C’est la construction de cette démarche et ses retombées en termes d’analyse historique que nous voudrions relater ici.
Notre mémoire de recherche portant sur la défaite française de 1940, nous nous sommes intéressés pour créer cette uchronie à la conséquence politique de la défaite : le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain par l’Assemblée nationale le 10 juillet 1940, qui met fin au régime de la Troisième république au profit de l’Etat français et de sa Révolution nationale. Evènement majeur, déterminant à la fois la place de la France dans la guerre qui se poursuit et son devenir politique.
Au soir du 10 juillet 1940 tout paraît consommé, le pays s’est doté d’un régime réactionnaire et entre dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. L’événement est clairement perçu par les acteurs de cette transformation comme un moment de résilience politique. Pour l’extrême droite de l’époque il permet de mettre fin à la République honnie ; le monarchiste Charles Maurras, chef de l’Action française, parlera d’ailleurs de « divine surprise ». Continuer la lecture de PIERRE DEBONS. LA VALEUR HEURISTIQUE DE L’UCHRONIE.
FAUSTINE LORIC. LE PORTRAIT D’ARNOUL DE CHOCQUES.
« Arnoul … premier-né de Satan, fils de perdition1 » Guillaume de Tyr commence son chapitre sur le patriarcat de Jérusalem en dressant le portrait du premier prélat à la tête de l’Église de la cité sainte. Ce clerc fut une figure contestée dès son arrivé en Terre sainte. Au sein de cet article nous allons tenter de brosser un portrait de ce personnage tant admiré et tant décrié. Il nous permettra de cerner et de comprendre les enjeux de la présence cléricale lors des expéditions de croisade, ainsi que les dynamiques entourant les élections patriarcales au sein du premier royaume de Jérusalem.
Arnoul fut probablement le fils d’un prêtre, né à la fin des années 1050. De nombreux contemporains dans une situation similaire ont embrassé une carrière ecclésiastique comme Arnoul ou Baudri de Bourgueil. Les réformateurs du XIe siècle ne voyaient pas les choses du même œil, les fils de prêtre étaient de plus en plus souillés par les péchés sexuels de leurs pères, on attendait d’eux qu’ils embrassent une vie monastique chaste plutôt que d’occuper des fonctions séculières. Chocques se situait en effet dans le diocèse de Thérouanne en Flandre. Mais Arnoul recherchait une carrière en Normandie, où les règles et les attitudes étaient plus souples. Il enseigna à Raoul de Caen mais fut également le précepteur de la petite Cécile de Normandie, la fille de Guillaume le Conquérant, qui était moniale à la Sainte-Trinité de Caen. De plus, il a servi comme chancelier et aumônier de Robert de Normandie avant de l’accompagner lors de la première croisade (1096-1099). Continuer la lecture de FAUSTINE LORIC. LE PORTRAIT D’ARNOUL DE CHOCQUES.
- De Tyr Guillaume, Willelmi Tyrensis archiepiscopi Chronicon, Brepols Publishers, Turnhout, coll. « Corpus Christianorum », 1986, vol.1, p. 461. [↩]